Ma Très Chère Amie,
Vous vous souvenez certes de ces funestes événements qui secouèrent notre beau Pays en 1789 et de l'épilogue tragique (pour nombre de nos amis) qui en découla.
L'une des raisons principales qui conduisirent aux émeutes fut que le peuple (devrais-je l'écrire avec une majuscule?) demandait, exigeait, voulait prendre part aux décisions concernant le gouvernement du Royaume de France.
Et que lis-je ce jour dans les gazettes? Que vois-je dans l'appareil qui regarde loin et m'apporte des nouvelles de partout?
L'Assemblée Nationale, c'est à dire la représentation politique de toute la Nation Française, élue par notre bon peuple, tenait hier une séance de vote cruciale qui a pour but de modifier la Constitution.
Je vous envoie un extrait pris dans la gazette qui se nomme "Le Figaro" (ne serait-ce pas amusant si Monsieur de Beaumarchais, Monsieur Rossini et Monsieur Mozart pouvaient voir ce titre?).
http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2016/02/09/25001-20160209ARTFIG00051-l-assemblee-aux-trois-quarts-vide-vote-la-constitutionnalisation-de-l-etat-d-urgence.php
Donc, les représentants du peuple ont déserté (reniant leur passé) et renoncé à ce droit que l'on disait irrenonçable et pour lequel notre Bon Roi et notre Bonne Reine (entre autres) eurent la tête coupée.
Ce qui était une conquête serait-il à présent vu comme une corvée?
Est-ce là le progrès dont nous parlaient Messieurs d'Alembert, Diderot, Rousseau et bien d'autres ensuite qui s'en inspirèrent ?
Je ne sais pourquoi, un profond malaise naît en moi ou plutôt devrais-je dire mélancolie, à la pensée de tous
ces morts que nous avons connus et de ceux - lors des trois siècles successifs - qui ont combattu afin que la démocratie ne désertât jamais la Douce France. Sont-ils donc morts en vain ?
Leur sang valait-il moins qu'une fin de semaine prolongée ? Moins qu'une promenade pour faire des emplettes? Moins qu'un déjeuner chez quelque cuistot étoilé?
Quelle décadence, Chère Amie, et quelle tristesse.
Enfin, cela s'appelle peut-être progrès quoique je vous dise que je ne le comprends point.
Transmettez mon bon souvenir à toute Votre Famille et soyez, comme toujours, Très Chère Amie, assurée
de ma plus parfaite amitié.
Marie de Rabutin-Chantal
Marquise de Sévigné
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